Les JO à la brésilienne

B-Guab

Quand le Brésil a postulé pour accueillir la Coupe du monde de football et des Jeux Olympiques, le gouvernement a fait part de l’impact bénéfique que cela aurait sur le long terme. La Coupe du monde aurait lieu dans 12 villes souhaitant être modernisées – transports en commun, hôtellerie et infrastructure – au-delà d’une accélération économique « sans précédent » comme promis par l’ancien président Lula. Tout cela justifierait les milliards d’euros pour la construction de stades – même ceux des villes sans tradition footballistique (telles que Manaus et Brasília), où la moyenne des spectateurs n’atteint pas les 1 000 personnes pour les ligues locales.

Presque 10 milliards d’euros ont été dépensés. Et nous attendons toujours la modernisation des infrastructures. Pour les JO, la promesse fut similaire. Rio aurait finalement un métro digne de ce nom, les jeunes issus de quartiers défavorisés bénéficieraient d’une intégration sociale grâce au sport. Enfin, la Baie de Guanabara, l’une des plus célèbres cartes-postales mondiales, serait dépolluée à 80% pour les compétitions de voile. Il est absurde qu’un pays ait besoin d’héberger un événement de cette envergure pour y implanter ces services basiques. Le pire dans tout cela est que même avec ces événements, le Brésil n’arrive pas à le faire.

Le budget des JO de Rio 2016 a déjà explosé. A 500 jours de l’ouverture des jeux, l’estimation est de l’ordre de 10 milliards d’euros – supérieure donc aux coûts de la Coupe du monde. Les travaux de mobilité urbaine ne seront pas achevés. Le maire de Rio, Eduardo Paes, a déjà annoncé qu’il demandera aux entreprises privées de donner des congés à leurs employés pendant les JO – pour que le trafic soit moins chaotique que l’habitude. La même stratégie a été utilisée lors de la Coupe du monde.

Au-delà de tout cela, la dépollution de la Baie de Guanabara n’est toujours pas devenue réalité. Paes a déclaré la semaine dernière que Rio a laissé passer sa chance. L’administration publique a essayé un partenariat avec une ONG. Cependant, cette dernière s’est refusée lundi dernier à participer aux travaux. Dans un communiqué de presse, l’institution déclare que « malgré le fait d’avoir les capacités pour ce défi, il représente un risque pour l’image de l’organisation ».

Et alors ? Alors le risque est de voir le gouvernement trouver une solution fictive et que les JO se déroulent sans problèmes trop apparents – au moins pour les téléspectateurs ; comme la Coupe du monde. Et comme la Coupe du monde, le non-échec va stimuler les gouvernements (fédéral et local) à continuer dans sa voie de la mégalomanie et de l’irresponsabilité. Il est clair que l’on n’a pas appris avec « Coupe de coupes », surnom du gouvernement pour un événement qui a laissé presque nul bénéfice pour le Brésil.

L’absence de responsabilisation des autorités publiques brésiliennes est parfaitement traduite par le cynisme de Carlos Nuzman, président à la fois du Comité olympique brésilien et du Comité Rio 2016, selon qui la pollution dans la Baie de Guanabara n’affectera pas les JO : « Tous les athlètes qui participent aux compétitions de voile dans la Baie seront dans la même eau. Donc, les meilleurs vont vaincre ». Le Brésil, comme d’habitude, perdra.

 

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La (non) présence du football dans la littérature brésilienne

29702_I_futbolIl est indiscutable que le football a une importance monumentale dans la culture brésilienne. Dans l’imaginaire international, il est pratiquement impossible de parler du Brésil sans évoquer le football ; et vice-versa. Il est de loin le sport national qui motive des conversations dans les bars, dans les ascenseurs… Malgré cette position privilégiée dans le quotidien des Brésiliens, on retrouve rarement le football dans la littérature du pays. Lors du Salon du Livre de Paris, qui a eu lieu le week-end dernier, le sujet a été au cœur d’un débat avec les auteurs brésiliens Paulo Lins, connu grâce à la « Cité de Dieu », et Sérgio Rodrigues, auteur de « Dribble », un roman où le foot est la métaphore du Brésil.

Dans son intervention, Rodrigues s’est attaqué justement à la présence marginale du football dans la littérature. Jusqu’aux années 1980, les grands textes sur le sport étaient issus de la chronique sportive. « Un genre devenu unique au Brésil et qui, dans ces meilleurs moments, est doté d’une remarquable qualité littéraire », dit l’auteur de « Dribble ». Il n’a pas tort. La chronique sportive, aujourd’hui confinée à une analyse froide des matchs, était jadis le territoire d’action de deux grands écrivains brésiliens : Paulo Mendes Campos et Nelson Rodrigues. Ce dernier est considéré comme le plus grand dramaturge du Brésil.

Leurs textes parlaient de la psyché brésilienne ; l’inconscient collectif, les angoisses, les conflits et contradictions de la société. Ah, et de football aussi… Les matchs étaient pourtant le fil d’une narrative très élégante – mais en constituaient pas du tout le plus important. La littérature, de son côté, a beaucoup négligé ce qui représente le sport national. La critique littéraire brésilienne a même dénoncé cette « dette » des écrivains vis-à-vis du football. Aujourd’hui, selon Rodrigues, la dette commence à être réglée. Au-delà de la sienne, il cite d’autres œuvres, telles que « Veneno Rémedio » (poison et remède), de José Miguel Wisnik, et « Páginas sem glória » (des pages sans gloire), de Sérgio Sant’Anna.

Paulo Lins, lui, représentait dans cette table ronde un type de Brésilien presque considéré comme paria : celui qui déteste le foot. Un athée dans un pays de fondamentalistes. En France, par exemple, personne ne doit se justifier de ne pas aimer le football. Moi, personnellement, je connais très peu de Français qui l’aiment. Cependant, au Brésil, la phrase « Je n’aime pas le foot » est toujours suivie de : « Mais comment peux-tu ne pas l’aimer ? Comment est-ce possible ? », « Pourquoi ? »,« Même pas pendant la Coupe du monde ? ».

En France, le football a des racines populaires. Les joueurs qui ont disputé la première Coupe du monde en 1930 étaient des ouvriers. Au Brésil, ce sport qui aujourd’hui passionne les riches comme les pauvres était à la base un sport d’élite, interdit aux pauvres et aux Noirs, justement les responsables de la transformation du foot brésilien en référence mondiale.

Dans la rue, contre le gouvernement

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Qui était au Brésil dimanche dernier, le 15 mars, sans suivre l’actualité du pays se serait cru au milieu de la Coupe du monde. Dans tous les états fédérés, deux millions de Brésiliens habillés en vert et jaune sont descendus dans les rues de 185 villes pour manifester. Plus de 200 000 personnes ont occupé l’avenue Paulista, principale artère de São Paulo, capitale économique du pays et base électorale de l’opposition. Les manifestants avaient une cible bien définie : Dilma Rousseff et son gouvernement.

Un gouvernement complètement perdu qui a mal réagi au message de la rue. Mme Rousseff ne s’est pas prononcée le soir ayant suivi les manifestations. Elle a délégué au ministre de la Justice, José Eduardo Cardozo, et au secrétaire-général de la Présidence de la République, Miguel Rossetto, la tâche de s’adresser aux médias et à la nation. Ce dernier s’est exprimé avec la prétention qui marque la parole du gouvernement en place. Au lieu de reconnaître l’importance pour le jeu démocratique des voix qui se sont exprimées ce week-end, Rossetto a réduit les deux millions de personnes qui ont manifesté à des membres des élites ; électeurs de l’opposition qui ne se conforment pas avec le résultat des urnes.

En effet, la plupart des manifestants appartiennent aux strates les plus aisées de la société brésilienne. Oui, quelques-uns portaient un T-shirt avec le message provocateur « ce n’est pas de ma faute – j’ai voté Aécio [Neves, candidat de centre-droite lors des présidentielles et l’adversaire de Mme Rousseff lors du second tour] ». Pourtant, Il est problématique que le gouvernement continue à agir comme si le mécontentement était restreint à un secteur qui ne représente pas la société brésilienne.

Le taux de popularité de Dilma Rousseff a atteint le niveau le plus bas d’un chef d’Etat depuis la rédémocratisation du Brésil, en 1985. Un record de 62% des Brésiliens considèrent que la présidente commande un gouvernement « mauvais » ou « très mauvais », soit le pire depuis Fernando Collor, le playboy corrompu destitué en 1992. Mme Rousseff et son parti, le PT, perdent du terrain même dans les zones les plus pauvres, où se trouvent leurs bases électorales. Au Nord-Est, région ayant assuré sa réélection, des manifestations se sont déroulées dans toutes les capitales d’états fédérés.

Le PT essaie de donner aux manifestations de dimanche dernier un label d’« élite ». Deux jours avant, le parti a soutenu quelques manifestations organisées par des centrales syndicales pour défendre le gouvernement. Dans les principaux centres urbains, 150 000 personnes environ ont manifesté en faveur de Mme Rousseff et son parti. Une bonne partie a été payée pour y participer. Le reste était essentiellement des syndicalistes qui bénéficient des impôts syndicaux reçus du gouvernement fédéral. Bien différent des protestations du dimanche. Ils sont l’expression d’une insatisfaction présente au sein de toutes les classes sociales.

C’est le gouvernement qui paie pour ses choix. La transformation de l’Etat en appareil politique pour favoriser les alliés. Le pillage des comptes publics pour financer des campagnes politiques. Les alliances avec n’importe quel parti pour assurer une majorité parlementaire à tout prix. Une politique économique basée sur des dépenses démesurées par l’Etat. La campagne électorale mensongère qui a caché à l’électorat la crise économique imminente et les mesures d’austérité qui seraient nécessaires. L’utilisation d’un discours manichéen qui a divisé les Brésiliens entre ses partisans, « pour les pauvres », et les « élites réactionnaires ».

Les cris pour la destitution de la présidente ne peuvent pourtant pas être pris au sérieux. Cette demande n’a aucune base légale. Toutefois, ils expriment le pessimisme d’une société qui, pour une bonne partie, ne voit que la dissolution du gouvernement comme solution pour les crises économique, politique et institutionnelle par lesquelles passe le Brésil. Ces voix se sont exprimées le 15 mars, date emblématique pour le pays – cela faisait 30 ans que le Brésil était redevenu une démocratie. Une démocratie avec beaucoup de failles et encore loin d’être mature.

Dilma Rousseff, dangereusement isolée

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Trois mois après le début de son second mandat, la présidente Dilma Rousseff fait face à une crise institutionnelle sans précédent dans la jeune démocratie brésilienne. La récession économique et le pessimisme généralisé ruinent la popularité du gouvernement. La présidente s’est adressée à la nation dimanche dernier. Elle a défendu que la crise est passagère et demandé l’union du pays. Pendant la diffusion de son message, des milliers ont manifesté contre son gouvernement en 12 capitales régionales. Sur le plan politique, Mme Rousseff n’a jamais été aussi isolée. Elle ne trouve ni soutien auprès du plus important des partis alliés, le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), ni au sein de son propre parti.

Promulguée candidate à la Présidence de la République en 2010 par décision de son prédécesseur, Luis Inácio Lula da Silva, Mme Rousseff ne partage pas les qualités politiques de son mentor. Décrite comme autoritaire, désagréable et profondément méprisante vis-à-vis de la classe politique, elle trouve des ennemis où Lula avait des alliés. Aujourd’hui, Mme Rousseff a besoin de l’aval du Parlement pour mettre en place des mesures d’austérité afin d’éviter le déclin économique du Brésil. Toutefois, les deux chambres parlementaires sont présidées par des adversaires déclarés.

La crise est loin d’atteindre son sommet. Cinquante-quatre hommes politiques sont investigués dans l’affaire Petrobras, y compris le trésorier de la campagne pour la réélection de Mme Rousseff en Octobre dernier. Eduardo Cunha, président de la Chambre des députés, et Renan Calheiros, président du Sénat, sont également listés comme suspects. Il est évident qu’ils essayeront d’impliquer le pouvoir Exécutif dans le but de se sauver.

Le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), principal parti de l’opposition, profite de la fragilité du gouvernement pour l’attaquer frontalement. L’ancien président de la République Fernando Henrique Cardoso a publiquement rejeté toute possibilité de concertation avec la présidente au nom du redressement économique. C’est une grande première. Pendant ses 12 ans dans l’opposition, le PSDB s’est distingué par son inertie et sa difficulté de mobilisation. Plus maintenant.

Le parti incite – quoique officieusement – les manifestations pour la destitution de Mme Rousseff. Elles se tiendront le 15 mars dans plusieurs villes brésiliennes. Plus d’un million de personnes ont confirmé leur présence sur les réseaux sociaux. Une telle demande de destitution de Mme Rousseff va à l’encontre de la loi brésilienne qui exige des preuves de crimes commis pendant l’actuel mandat. Il n’y en a pas.

Toutefois, il s’agit d’une décision politique votée par le Parlement. La crise économique peut devenir bien pire qu’elle ne l’est actuellement. Etant donné que le ministère de Dilma Rousseff est composé d’incompétents dans sa quasi-totalité, cette prévision n’est pas trop risquée. Les chefs du Parlement, susceptibles d’être menacés, n’hésiteront pas à essayer d’évincer la présidente afin de se blanchir. Pour l’instant, la destitution n’est pas une réalité. Mais la présidente est dangereusement isolée.

Une liste qui peut changer le cours de la République

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Cette semaine n’est pas comme les autres pour les Brésiliens. Rodrigo Janot, le procureur-général de la République, est sur le point de demander à la Cour suprême brésilienne d’enquêter sur les hommes politiques impliqués dans l’affaire Petrobras. Cette liste comptera des membres de la coalition du gouvernement ainsi que de l’opposition. Janot souhaite également que l’affaire ne soit plus traitée en tant que « secret judiciaire », statut prévu par la Justice brésilienne interdisant toute divulgation d’information avant la clôture d’un procès.

Si le tribunal accepte la demande, les fondations de la République trembleront. Aucun scandale de corruption ne semble atteindre une envergure telle que celui de l’affaire Petrobras. Et les Brésiliens en connaissent beaucoup… Une investigation de la Police fédérale a révélé un réseau de détournement d’argent du groupe pétrolier, contrôlé par l’Etat. Ce réseau aurait pour but de financer des campagnes électorales et remplir les poches de politiques. Les préjudices peuvent atteindre 7 milliards d’euros.

La Justice a déjà accusé 39 personnes dans cette affaire, parmi eux certains cadres d’entreprises de construction et anciens directeurs chez Petrobras. Certains des accusés ont décidé de coopérer afin de bénéficier de réductions de peine. Paulo Roberto Costa, ancien directeur d’approvisionnement chez Petrobras, à lui seul, a rendu aux procureurs 22 millions d’euros qu’il avait cachés dans des paradis fiscaux. Cela donne le ton de l’affaire.

Au Brésil, seul le Procureur-général de la République peut enquêter sur des hommes politiques au niveau national. Et uniquement la Cour suprême peut les juger. Au même moment où Janot présentera sa liste de suspects, ses procureurs-assistants leur rendront visite ; un geste de courtoisie pour les informer qu’ils seront formellement investigués.

Pendant les derniers jours, Janot a subi des pressions de toutes parts. En effet, la plupart des politiques à Brasília craignent d’être sur la liste du procureur. Les demandes de rendez-vous de la part de députés et sénateurs s’accumulent. Le ministre de la Justice (anciennement Secrétaire-général du Parti des travailleurs) lui a aussi rendu visite de façon opportune.

Janot aurait pu aller plus loin que la simple enquête et présenter directement des accusations. Les rôles de chacun dans cette affaire ont été détaillés. Cette décision va ralentir le procès et peut favoriser les suspects. C’est pourtant une stratégie qui permet de blinder les accusations et rendre difficile l’invalidation de preuves sous l’argument de vices de procédure.

Le tribunal devant lequel Janot accusera certains des plus puissants de l’arène politique brésilienne ne sera pas forcément réceptif. Des 11 ministres de la Cour, 7 ont été désignés pendant les gouvernements du PT. Un poste y est à pourvoir. Il semblerait que Dilma Rousseff soit tentée de nommer un juge qui ferait preuve d’indulgence au moment de juger l’affaire. Une telle stratégie avait été adoptée lors des derniers moments du jugement de l’affaire du mensalão.

L’ampleur du scandale diminue le pouvoir de la présidente de la République. Face à une récession et à la montée de l’inflation, elle n’a pas le soutien politique nécessaire pour mettre en place des politiques d’austérité, alors que le pays est au bord du chaos économique. La situation est telle que même son ministre des Finances a ridiculisé publiquement la politique économique de son premier mandat, en l’appelant « une blague qui coûte cher aux comptes publics ».

Petrobras, la plus grande entreprise contrôlée par l’Etat, affecte directement l’économie brésilienne. Avec plus de 86 000 salariés, Petrobras génère 13% du PIB national. Le scénario actuel est donc alarmant. Depuis septembre dernier, la valeur de ses actions a chuté de 70%. L’agence Moody’s a récemment dégradé sa note, plaçant sa dette dans la catégorie spéculative.

Au-delà de l’augmentation de la dette de Petrobras pendant les dernières années, la décision s’est basée sur les retards successifs de publication des résultats financiers audités. Raison pour laquelle il est très difficile de connaître les préjudices exacts causés par la corruption au sein de l’entreprise. Le fait que le nouveau président de l’entreprise Petrobras soit un proche de Mme Roussef et qu’il ait été accusé dans son précédent poste à Banco do Brasil de concéder un prêt à une amie en contournant les normes bancaires, n’arrange en rien le traitement de cette affaire.